
Dans le contexte actuel de l’Aide à la Jeunesse (AAJ), La Fédération Laïque de l’Aide à la Jeunesse (FLAJ) veut rappeler voire préciser les définitions et les concepts mentionnés dans le Décret-Code de 2018, identifier le public vulnérable, examiner le travail de terrain et mettre en lumière les effets de ce travail de prévention réalisé par les services du Livre Ier du Code de la prévention de l’Aide à la Jeunesse et de la Protection de la Jeunesse du 18 janvier 2018.
Ce document se fonde sur une approche d’accès et d’effectivité aux droits qui réaffirme notre positionnement de considérer l’autre comme un sujet de droits.
Cette question a suscité de nombreux débats depuis plusieurs années.
Dans le secteur de l’AAJ, à partir des pratiques de terrain, les acteurs ont fait un important travail d’intelligibilité autour de la question pour aboutir à une définition claire et précise reprise dans l’avis n°50 du Conseil communautaire de l’Aide à la jeunesse.1
Cette définition part du principe que pour tout problème social, il faut une réponse sociale.
« Le point de vue de départ qui avait été retenu était la « loi de reproduction de la violence »: de multiples recherches ont en effet montré que ceux qui étaient soumis précocement et intensivement à des situations violentes – qui peuvent être de natures très diverses – avaient de fortes “chances” de se faire eux-mêmes porteurs de violence, contre eux-mêmes (toxicomanies diverses, suicide) ou contre les autres. Il s’agit bien de travailler à ce que cette probabilité ne se transforme pas en destin ; pour ce faire, il faut s’attaquer aux mécanismes qui permettent ou favorisent une telle reproduction. »
« Les effets de ces violences invisibles sur les personnes ou les groupes moins favorisés sont considérables. Il arrive malheureusement qu’ils soient tels que leurs victimes ne voient pas d’autre issue à leur situation que de déployer à leur tour des comportements violents, souvent de manière inopportune ou répréhensible : aux violences “invisibles” répondent alors des violences visibles “visiblement répréhensibles”. »
Et de conclure ;
« L’objet de la prévention, défini dans cette optique, est donc double :
Cette définition se retrouve clairement dans l’esprit du Livre Ier.
Dans l’avis précité, il était question de « prévention générale » en raison du contexte des discussions à l’époque inscrites dans un débat sécuritaire au niveau des instances fédérales et régionales.
A postériori, il est évident qu’il s’agit déjà de prévention spécialisée qui s’adresse à un public avec des difficultés qui nécessite un accompagnement spécifique.
Pour définir le public visé, revenons aux travaux de Robert Castel qui éclairent cette notion de vulnérabilité en utilisant le concept de désaffiliation. La vulnérabilité ne résulte pas d’une seule cause mais est multifactorielle.
Un jeune vulnérable serait un jeune fragilisé en termes d’insertion socio-familiale et en termes d’intégration socio-économique.
Cette approche prend en compte les « trajectoires » des personnes qui basculent vers la désaffiliation en raison de causes sociétales qui impactent les parcours de vie et parfois, certains choix personnels.
Il importe ensuite d’identifier les jeunes vulnérables par une approche qui s’inscrit dans la défense des droits fondamentaux, dont les droits de l’enfant qui doivent rester une priorité absolue au sein de notre société.
Les pouvoirs publics ont la responsabilité de garantir un cadre de vie décent et de lutter contre toutes les formes de privation et d’exclusion sociale pour rendre effectif l’accès et l’exercice des droits.
A-C Guio, E. Marlier, F. Vandenbroucke et P. Verbunt2 ont développé pour la Fondation Roi Baudouin un indicateur de déprivation matérielle des enfants. Il permet de reconnaître de manière objective les jeunes en situation de vulnérabilité.
Grâce à cet outil, les actions de prévention spécialisée deviennent légitimes, se conçoivent, s’élaborent et s’opérationnalisent dès qu’au moins 3 des 17 biens et services essentiels suivants ne sont pas rencontrés :
Au regard de cet indicateur, on constate que l’état de déprivation influe sur le développement de l’enfant et peut entrainer un isolement, une solitude, des fragilités et souffrances mentales.
Chaque service a une réalité, un territoire, un contexte à prendre en compte. Il développe sa propre méthodologie pour aller vers les publics vulnérables.
Les milieux urbains et péri-urbains cumulent les indicateurs de vulnérabilité. Agir sur et dans ces zones entraine ipso facto la mise en contact avec un public vulnérable.
En ce qui concerne les zones rurales ou socialement mixtes, où les poches de pauvretés sont moins visibles, la présence dans ces milieux de vie est d’autant plus opportune et justifiée.
Dans tous les cas, il s’agit pour le service de se rendre le plus facilement et le plus simplement disponible et accessible pour son public dans son milieu de vie.
Ces différentes approches respectent l’autonomie du jeune, favorisent son engagement et le responsabilisent dans son parcours.
Le débat sur la prévention est certes idéologique, voire politique mais il touche également les questions d’efficacité et d’efficience qui méritent un approfondissement.
Il s’agit de s’interroger sur la manière dont les changements peuvent se produire, sur ce qui se passe, et sur les éléments qui jouent un rôle dans ce processus de changement.
L’accompagnement individuel idéalement renforcé par une dynamique collective permet d’éviter la dégradation d’une situation de départ problématique. C’est particulièrement vrai pour les jeunes souffrant de fragilités mentales et psychiques qui ont tendance à se renfermer sur eux-mêmes et pour qui l’espace de paroles et d’échanges constitue une vraie catharsis.
En s’inspirant de la théorie du changement3, il est intéressant d’en étendre le champ sur les actions de terrain de la prévention.
Les trajectoires de changements jonglent entre un axe individuel et un axe collectif liés à un environnement et/ou un contexte singulier.
Il existe généralement 3 sphères d’influence tout au long de ces trajectoires ;
C’est au travers de ces 3 sphères que se jouent la distinction entre la prévention éducative et la prévention sociale, qui sont à l’évidence étroitement liées.
Si la prévention éducative concerne directement l’accompagnement du jeune tant d’un point de vue individuel que collectif, la prévention sociale propose :
En d’autres termes, il s’agit de construire des réponses structurelles et durables face aux difficultés vécues par les jeunes en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Si les actions qui permettent ce type de réponses sont parfois localisées, elles peuvent aussi prendre une dimension structurelle et institutionnelle.
En résumé, il s’agit d’agir tôt, de manière globale, avec et autour du jeune de façon à infléchir favorablement sa trajectoire.
Démontrer les effets revient à identifier le public, examiner, analyser ses trajectoires, avant et après les actions d’une prévention spécialisée, sous le prisme d’un accès effectif aux droits et, en particulier, aux droits de l’enfant tels que définis par la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE).
Les services du Livre Ier du Code démontrent depuis de nombreuses années une expertise de terrain et une analyse fine des faits sociaux qu’ils rencontrent avec le public dans son milieu de vie.
En conclusion, l’enjeu est de faire vivre la prévention telle que la définit le Code et de mesurer ses effets au regard de ses objectifs selon une approche holistique et systémique en s’appuyant sur la récolte de la parole du public lui rendant ainsi sa pleine place de sujet, acteur à part entière de l’action de prévention.
Fédération Laïque de l’Aide à la Jeunesse,
Juin 2025
2 Guio, A-C, Marlier, E., Vandenbroucke, F. and Verbunt, P. (2022), Differences in Child Deprivation across Europe: The Role of In-Cash and In-Kind Transfers, Child Indicators Research, June.
3 Microsoft Word – UNDG-UNDAF-Companion-Pieces-7-Theory-of-Change.docx